[Article Le Figaro x Dorval AM] Investir dans le numérique responsable est un choix de raison

Le secteur du numérique émet près de 4% des émissions de CO2 mondiales par an. Cette part pourrait doubler d’ici à 2026. Face au défi climatique, le numérique doit réduire son empreinte environnementale pour contribuer à la transition vers une économie neutre en carbone à l’horizon 2050. Cet objectif ne pourra être atteint que par la sobriété des usages, le réemploi et l’émergence de nouvelles solutions numériques vertueuses pour l’environnement et la société. Les réponses à ces enjeux sont autant d’opportunités de placements pour investir responsable en France et en Europe. Analyse de Laurent Trulès et Tristan Fava, coordinateurs de l’investissement responsable pour Dorval Asset Management, co-gérants du fonds Dorval European Climate Initiative.

Le numérique émet plus de CO2 par an que le trafic aérien dans le monde

Inexistant il y a 50 ans, le numérique émet désormais autant de CO2 par an que l’ensemble du trafic aérien civil dans le monde. En effet, ce secteur génère 1,8 gigatonne d’équivalent CO2 par an, soit 3,7% des émissions de CO2 mondiales, selon The Shift Project (1). Certes, la dématérialisation de l’économie grâce à l’innovation numérique contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans la plupart des secteurs, à l’échelle mondiale. Mais seuls certains outils numériques et certains usages ont cette vertu: certains d’entre eux se substituent à des alternatives physiques, et permettent ainsi d’économiser des ressources naturelles (papier, plastique, métaux…). D’autres aident à optimiser la consommation énergétique (capteurs connectés qui auditent les circuits électriques, ou éteignent automatiquement la lumière...) ou à éviter des déplacements (télétravail, visioconférences et signature numérique des documents, par exemple).

 

Mais le secteur du numérique tout entier n’est pas uniquement vertueux. En effet, certains usages ou services numériques s’avèrent très gourmands en énergie et sans autre utilité sociétale que le divertissement. Ainsi, les jeux vidéo en ligne ou sur console consomment dans le monde 75 térawatt-heures par an, soit la production de 10 réacteurs nucléaires (2). De même, 80% de la croissance du volume de données dans le monde est due à l’usage toujours plus important de la vidéo.

 

Face au réchauffement climatique, le numérique ne fera pas l’économie d’une transition durable, comme tous les autres secteurs. Cette lutte s’impose à l’échelle mondiale, dès à présent. En effet, les émissions nettes de CO2 dans le monde doivent être réduites à zéro d’ici à 2050 pour contenir au maximum les conséquences désastreuses du changement climatique (parmi lesquelles des famines engendrées par la sécheresse, des canicules et des incendies, des inondations, des tempêtes, la raréfaction de l’eau potable…).

 

Le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est à l’origine de cette alerte dans son rapport 2022. Il précise que la trajectoire actuelle de réduction des émissions de CO2 ne permet pas d’atteindre cet objectif (3). Pour espérer atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, l’humanité doit intensifier ses efforts dès à présent. Cela passe par la mise en œuvre d’une sobriété nouvelle au cœur des modèles de production et de consommation de l’humanité, d’ici à 2030. Ainsi, si le numérique apparaît comme un outil utile pour découpler croissance et émissions de gaz à effet de serre, son usage impose responsabilité et sobriété pour contribuer efficacement à la transition du modèle économique.

 

Le numérique doit trouver la recette d’une croissance forte mais verte

La part des émissions de CO2 liées aux activités numériques dans le monde s’accélère: après avoir bondi de 2,9% en 2013 à 3,7% en 2019, elle pourrait dépasser les 7% en 2025 (4). En effet, le secteur reste en forte croissance depuis 20 ans, porté par la diversification continue des usages (réseaux sociaux, cryptomonnaies, e-commerce…) et surtout par l’essor des objets connectés (IoT). De 1 milliard en 2010, leur nombre pourrait s’établir à 48 milliards d’ici à 2025 (5). Or, la production des terminaux numériques (IoT, ordinateurs, smartphones, écrans et télévisions, consoles de jeux…) générait à elle seule 37% des émissions de CO2 du numérique au niveau mondial en 2019. Le reste des émissions annuelles du secteur se répartissait alors entre le stockage de données (25%) et la consommation de contenus (38%) (6).

 

En France, l’électricité faiblement carbonée (en raison du mix énergétique français) accentue la prépondérance de la production des terminaux dans l’empreinte environnementale globale du secteur (et réduit de fait les parts respectives du stockage de données et de l’utilisation des appareils). Selon la feuille de route gouvernementale pour la transition durable du numérique, produire de nouveaux appareils concentre plus de 75% de l’empreinte environnementale du secteur en France (7). Ce chiffre comprend les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’eau et surtout, celle de ressources naturelles non renouvelables. En effet, l’épuisement des éléments naturels non renouvelables constitue le premier facteur de coût environnemental du numérique en France chaque année (26,38% de l’impact environnemental du secteur, contre 10,34% provenant des émissions de CO2) (8).

 

Smartphones, écrans, consoles de jeux… Leur production épuise les ressources naturelles, dont les «terres rares»

Le numérique est l’un des secteurs les plus gourmands en matières premières. Selon le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), produire, utiliser et recycler un smartphone nécessite 70 kg de matériaux, soit 500 fois son poids (9). Parmi ces ressources naturelles figurent 60 métaux (cuivre, aluminium, aciers…) dont plusieurs «terres rares» (cobalt, tantale, terbium, lanthane…). La production annuelle de certains de ces métaux aux propriétés particulières (magnétiques, conductrices, isolantes, colorantes…) se limite à quelques milliers de tonnes par an, voire une centaine à peine, issues de millions de tonnes de roches extraites au prix d’une dépense énergétique élevée et un coût humain élevé (dangers du travail dans les mines, recours au travail des enfants dans certains pays…).

 

De nombreux secteurs utilisent ces terres rares, mais l’électronique reste le plus gros consommateur de plusieurs d’entre elles. En 2019, il mobilisait à lui seul 25% de la production mondiale d’aimants permanents à base de néodyme (soit 31.250 tonnes, contre 18.750 tonnes pour l’automobile, deuxième plus gros consommateur de ce marché) (10). Autre exemple, la fabrication des smartphones vendus chaque année dans le monde, (1,54 milliard d’appareils en 2019, selon Statista en 2022) consomme à elle seule 3% du germanium produit chaque année (106 tonnes extraites par an) (11, 12). Comme les autres métaux, les «terres rares» ne sont pas renouvelables. Et elles sont quasi non-recyclables en raison de la difficulté à les isoler pour les recycler efficacement (moins de 1%) (13).

 

Réemploi, recyclage: la fin de vie des appareils numériques n’est pas une fatalité

Un smartphone recyclé permet d’éviter le prélèvement de 82 kg de matières brutes (14). Toutefois, la diversité des matériaux utilisés rend le processus de recyclage des terminaux numériques complexe et coûteux. La réparation et le réemploi de ces appareils restent donc plus efficients que le recyclage, tant en termes de préservation des ressources que de rationalité économique. Or, en France, 79% des consommateurs (Ecosystem, 2019) et 2 millions d’entreprises (Emmaüs Connect, 2021) conservent dans leurs tiroirs des terminaux numériques qu’ils n’utilisent plus, et qui pourraient être valorisés (en majorité par réemploi et/ou réparation). Et pour cause: 2 Français sur 3 achètent un nouveau smartphone alors que l’ancien fonctionne encore.

 

Ces appareils oubliés pourraient bientôt constituer un marché dynamique. Selon Mordor Intelligence, le marché du smartphone reconditionné devrait progresser de 10% par an d’ici à 2027. Persistence Market Research l’estime à 143,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2031. Pour permettre cet essor, la mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des grands groupes et des entreprises spécialisées est indispensable pour encourager la collecte et le recyclage des appareils.

 

De premières initiatives se mettent en place, notamment en France. Par exemple, la SNCF a collecté en 2019 auprès de ses salariés quelque 60.000 appareils numériques pouvant être réemployés. Dans la grande distribution, des espaces de collecte sont installés à l’entrée des magasins (Carrefour).

 

Grâce à ce système de collecte, Free a pu remettre en circulation 13.200 téléphones en 2019, après réparation chez son partenaire Les Ateliers du Bocage. De plus, 8 emplois ont été créés, dont 3 pour des salariés en situation de handicap. D’autres opérateurs de téléphonie (Bouygues Télécom par exemple) proposent même de racheter les anciens smartphones pour les valoriser. Orange entend ainsi porter à 10% la part des téléphones reconditionnés vendus dans ses boutiques (contre 2% en 2021). Fnac-Darty a même racheté en 2018, WeFix, dédiée à la réparation des appareils électriques et électroniques.

 

Les initiatives en faveur du numérique responsable se multiplient

Tous les géants du numérique (Google, Meta, Apple, Amazon…) s’engagent pour réduire les déchets électriques et électroniques (DEEE), à se fournir en énergies renouvelables et à améliorer la durée de vie des équipements en vue d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Signataire du manifeste Planet Tech’Care, Microsoft a lancé un outil (Azure) pour permettre à ses clients professionnels de mesurer leur consommation de CO2.

 

L’impact environnemental du numérique peut être réduit grâce à des semi-conducteurs moins gourmands en énergie (STMicroelectronics) ou reconditionnés (34% des composants utilisés dans les datacenters d’OVH Cloud). Dans tous les secteurs d’activité, des entreprises remplacent leurs plateformes numériques par des alternatives moins énergivores (sites éco-conçus, application numérique) et par l’amélioration de leurs infrastructures informatiques (allongement de la durée de vie des parcs informatiques, optimisation du stockage sur les serveurs…).

 

Les sociétés de conseil ont développé une expertise pour accompagner leurs clients dans l’amélioration de leur bilan carbone. Capgemini entend ainsi aider ses clients à économiser 10 millions de tonnes de CO2 d’ici à 2030. Le recours à de nouveaux outils numériques de digitalisation (Tinexta en Italie, Teamviewer en Allemagne) ou l’automatisation peuvent également contribuer à améliorer l’efficacité comme l’extinction à distance des éclairages (Schneider Electric, Somfy).

 

Le numérique responsable offre des opportunités d’investissement dans les entreprises françaises et européennes

Au-delà de la question environnementale, le secteur du numérique doit relever des défis sociaux et de gouvernance pour réaliser sa transition vers un modèle durable. En effet, l’illectronisme touche 13% des Français. Un effort de formation et d’accessibilité s’impose pour inclure ces 13 millions de personnes actuellement inaptes à utiliser les outils numériques (Insee, 2021). D’autres enjeux relèvent de la souveraineté nationale (accès aux matières premières, accès aux réseaux sur le territoire national…), et nécessitent la création d’emplois dans le numérique en France et en Europe.

 

Ainsi, l’essor du numérique responsable ouvre de nouveaux marchés et un potentiel d’innovation pour faciliter la mise en œuvre de la sobriété, nécessaire pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Ce sont autant d’opportunités pour les investisseurs, y compris en France et en Europe.

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En savoir plus:

(1) Le numérique représentait 2,9% des émissions mondiales de CO2 en 2013 et 3,7% en 2019, selon The Shift Project. Le trafic aérien civil pesait 2,5% des émissions mondiales de CO2 en 2018.

(2) Ce chiffre est extrait d’un rapport publié en 2018 par les chercheurs de Berkeley, cité par EDF dans sa note d’information intitulée «Consommation électrique des jeux vidéo: game over pour la planète?», parue en août 2021:

(3) Voir le troisième volet du rapport 2022 du Giec, publié le 4 avril 2022.

(4) The Shift Project, mars 2021. Impact environnemental du numérique: Tendances à 5 ans et Gouvernance de la 5G, p 14:

(5) Bordage Frédéric, Green IT, octobre 2019. Empreinte environnementale du numérique mondial.

(6) The Shift Project, mars 2021. Impact environnemental du numérique: Tendances à 5 ans et Gouvernance de la 5G, Figure 3, p 16:

(7) Ministère de la Transition écologique, Feuille de route sectorielle de la Stratégie nationale bas carbone, février 2021. Numérique & Environnement.

(8) Ademe et Arcep, janvier 2022. Evaluation de l’impact environnemental du numérique en France et Analyse prospective, p 207.

(9) CEA, 27 juillet 2021. Tout s’explique: que contiennent nos smartphones?

(10) Bureau de Recherches Géologiques et Minières, 4 juillet 2022. Le marché des terres rares en 2022: filières d’approvisionnement en aimants permanents.

(11) France Stratégie, juin 2020. La consommation de métaux du numérique: un secteur loin d’être dématérialisé, p 13.

(12) Les chercheurs de l’Université de Plymouth ont montré en 2019 qu’un smartphone contient 2 milligrammes de germanium. Voir: les résultats de l’expérience en vidéo.

(13) France Stratégie, juin 2020. La consommation de métaux du numérique: un secteur loin d’être dématérialisé, p 42.

(14) Ademe, février 2022. Pourquoi préférer un smartphonne reconditionné?

 

Les exemples cités reposent sur la base d’analyses propres à Dorval AM en date du 05/09/2022. Ils ne constituent pas un engagement ou une garantie. Cette dernière se réserve la possibilité de faire évoluer ses analyses.

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