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Ormuz : pourquoi investir dans la transition énergétique est un impératif de souveraineté économique et stratégique

Depuis 2022, la hiérarchie des priorités en Europe s’est sensiblement reconfigurée. Le retour des conflits et les impératifs de réarmement ont conduit à reléguer la transition énergétique au second plan. Dans de nombreux débats économiques et industriels, elle est désormais perçue comme un coût ou une contrainte, dans un contexte de pression accrue sur la compétitivité des entreprises. Les appels à infléchir l’ambition du pacte vert européen se sont, dans ce cadre, nettement intensifiés.

La fermeture du détroit d’Ormuz rappelle néanmoins une réalité fondamentale : la transition énergétique ne constitue pas un arbitrage face aux enjeux de sécurité, mais l’un de leurs principaux leviers. À ce titre, elle s’impose — ou se réimpose — comme un thème d’investissement structurant.

Au-delà du choc conjoncturel, la réalité dans le détroit d’Ormuz met en lumière une fragilité structurelle du modèle européen. Celle-ci dépasse largement le seul marché de l’énergie. Une part significative de l’appareil productif — chimie, métallurgie, engrais, papier, verre — dépend d’intrants pétrosourcés, eux-mêmes partiellement importés. Or ces chaînes d’approvisionnement, notamment en Asie, sont étroitement liées à des zones géopolitiquement sensibles, dont la production reste dépendante de flux d’hydrocarbures en provenance du Moyen-Orient. Le risque ne se limite donc pas à une hausse des prix de l’énergie. Il réside dans la possible désorganisation de chaînes de valeur entières, avec des effets sur les coûts de production, la compétitivité industrielle et la stabilité des marges.

Dans ce contexte, la diversification des fournisseurs d’énergies fossiles apparaît comme une réponse partielle. Si elle permet d’atténuer certains risques géopolitiques, elle ne traite pas la dépendance sous-jacente et revient, dans les faits, à substituer un risque à un autre. La véritable rupture réside donc dans la réduction structurelle de cette dépendance aux hydrocarbures.

C’est précisément là que la transition énergétique prend une dimension stratégique. Le développement des énergies renouvelables, l’électrification des usages, l’amélioration de l’efficacité énergétique, ainsi que l’intégration accrue du marché européen de l’énergie — notamment via la multiplication des interconnexions électriques —, combinés à l’essor des intrants biosourcés, permettent de substituer des flux importés par des capacités domestiques. Autrement dit, ils transforment un risque exogène en un actif local.

Les ordres de grandeur sont connus : l’atteinte des objectifs climatiques européens nécessiterait un effort d’investissement de l’ordre de 1 % du PIB par an sur une décennie (source : FMI notamment). À l’échelle macroéconomique, ce niveau reste supportable même s’il représente, à l’échelle des marchés, un volume d’opportunités considérables dans les infrastructures électriques, les réseaux, le stockage, les technologies bas carbone et l’efficacité énergétique…

Dans un scénario de neutralité carbone à horizon 2050 en Europe, la part des énergies fossiles dans le mix énergétique européen passerait d’environ 65 % aujourd’hui à moins de 15 %, réduisant significativement la vulnérabilité aux chocs géopolitiques.

Plus largement, la transition énergétique ouvre également des perspectives de reconfiguration industrielle. Le développement d’intrants biosourcés ou décarbonés constitue une réponse directe à la dépendance aux matières pétrosourcées. Il s’agit non seulement d’un enjeu environnemental, mais d’un levier de sécurisation des chaînes d’approvisionnement.

Dans un environnement marqué par la fragmentation géopolitique, la transition énergétique redevient ainsi un axe central d’allocation du capital. Elle contribue à réduire l’exposition aux chocs externes, à sécuriser les chaînes de valeur et à stabiliser les coûts énergétiques, avec des implications directes sur la compétitivité des entreprises.

La transition énergétique n’est plus seulement un objectif climatique : elle constitue un pilier de la sécurité économique européenne et, de ce fait, un thème d’investissement de long terme.